3 mars 2011, par La Rédaction
TOGO
Vérité sans justice : l’impossible quête de la réconciliation.
« Chaque peuple a le droit inaliénable de connaître la vérité sur les événements passés relatifs à la perpétration de crimes odieux, ainsi que sur les circonstances et les raisons qui ont conduit, par la violation massive ou systématique des droits de l’homme, à la perpétration de ces crimes. L’exercice plein et effectif du droit à la vérité constitue une protection essentielle contre le renouvellement des violations » Les victimes d’atteintes flagrantes aux droits humains et leurs familles, ainsi que la population en général, ont le droit de connaître toute la vérité sur les violations des droits humains commises dans le passé. Le droit à la vérité a une dimension aussi bien individuelle que collective. « Le droit de connaître la vérité est un droit collectif qui garantit à la société l’accès aux informations qui sont essentielles au fonctionnement des systèmes démocratiques et il est aussi un droit privé pour les familles des victimes, qui rend possible une forme d’indemnisation… » (La commission interaméricaine des droits de l’Homme.)
La réconciliation, est-elle possible au Togo ? Cette question, a priori triviale, peut faire l’objet de tant gloses, vu la coloration observée aujourd’hui, au sein de la société civile, des médias et même des confessions religieuses. Mais la réconciliation tant prônée et souhaitée par les Togolais, ne peut s’obtenir sans le respect des droits de l’Homme. Et le respect des droits de l’Homme, c’est aussi la vérité et la justice, qui doivent constituer le tremplin de la réconciliation. Lors de l’enquête qui a abouti à l’installation de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation, les Togolais et Togolaises dans leur majorité, ont souhaité que toutes les violations des droits de l’Homme, commises de 1958 à 2005, soient évoquées devant la Commission. Avant le démarrage des travaux de la commission et selon les termes de Monseigneur BARRRIGAH, président de ladite Institution, les membres de son équipe ont eu, avec l’appui du HCDH, à étudier le cas des pays qui ont connu le processus de la justice transitionnelle. Cette démarche visait à les outiller, des impératifs qui régissent une justice transitionnelle, pour éviter des ratés, dans le contexte togolais.
Réconciliation, d’accord mais quel modèle ?
Pour beaucoup d’analystes, le Togo peut s’inspirer de l’exemple marocain. Entre autres raisons évoquées : la transmission du pouvoir de père à fils, une commission installée par le régime en place, etc. Mais le Maroc est un royaume et la succession de Mohamed V s’est déroulée conformément aux lois de la monarchie. Au Togo, si le président actuel a succédé à son père, la comparaison s’arrête juste au niveau de la forme. On se rappelle encore les cauchemars qu’ont connus les Togolais suite à une succession de Faure GNASSINGBE au mépris de la Constitution. Et puis combien de morts le Maroc a-t-il compté pour accueillir son jeune roi sur le trône ? On ne peut appliquer à une REPUBLIQUE les principes d’une monarchie encore faut-il préalablement en définir les règles. Et puis l’histoire du Togo, depuis son accession à la souveraineté internationale, jusqu’en 2005, n’est pas assimilable à celle du Maroc. Non, le Togo n’est pas le Maroc !
Et si on imitait l’Afrique du Sud ? Certains Togolais et non les moindres, pensent que vouloir rendre coûte que coûte justice aux victimes, reviendrait à se venger des bourreaux d’hier. Pour cela, ils préconisent l’exemple sud-africain, où il a été pratiqué « le pardon chrétien ». Selon eux, le Christ sur la croix, n’a pas attendu le mea culpa de ses victimaires, avant de les pardonner. Mais on a encore en mémoire comment des bourreaux dans le cas sud africain, sont venus devant la commission relater les faits sans aucun repentir sincère, ce qui a davantage brisé le cœur des victimes. C’est pourquoi malgré la fin du processus de réconciliation, les victimes réclament toujours justice. Alors quel modèle de réconciliation pour le Togo ? La vérité, la justice…
Vérité, Justice, Réconciliation…
La vérité.
A notre avis, les termes qui composent le nom de la commission, et leur ordre, n’est pas un effet de hasard. Le nom de la commission n’est qu’un reflet des désirs profonds et légitimes des Togolais. Le premier fléau auquel le Togolais lambda a été toujours confronté, c’est le mensonge concernant les événements qui ont marqué la vie du Pays. Le mensonge a longtemps fait le nid de l’impunité au Togo. Beaucoup de faits ont été travestis par des propagandistes et une justice inféodée au pouvoir. Nombreux sont les auteurs de violences et de violations graves des droits humains qui n’ont jamais été inquiétés par la justice et qui continuent de narguer les victimes ou les ayants droits. Les cinquante ans du Togo sont faits malheureusement de mensonges. En dehors des victimes anonymes qui ont souffert de toutes sortes d’injustices, nombreux sont les Togolais qui veulent connaître la vérité sur certains événements, tels les massacres de Fréau Jardin, les morts de la lagune de Bè, de la plage, l’attentat de Sarakawa, de Soudou, du 23 septembre, l’assassinat de Tavio Amorin, de Sylvanius OLYMPIO, et d’autres compatriotes disparus dans circonstances non encore élucidées. Si ces interrogations ne trouvent pas de réponses claires, le premier pas qui devrait nous conduire vers la réconciliation, et qui est de dire la vérité, serait alors une gageure.
La Justice.
Pour la majorité des Togolais, il est important de rendre justice aux victimes. Passer de la vérité à la réconciliation, sans faire l’escale de la justice, serait faire l’apologie de l’impunité. Et c’est à ce niveau également, que nos compatriotes attendent la Commission. Mais le Togo saura-t-il poursuivre un jour, ses fils et filles qui, à un moment donné, ont abusé de leurs positions, pour brimer d’autres citoyens ? Quand on sait que d’énormes entraves judiciaires pèsent toujours sur des plaintes déposées concernant les violences et violations graves des droits humains de 2005, on se demande ce que fait l’Etat du droit à la justice des citoyens. De toute façon, pour les Togolais, la justice demeure la condition sine qua non de la réconciliation. Mais une justice de forme ne suffirait pas. La vraie justice serait alors de réparer les torts causés à ces citoyens relégués aux couloirs de l’histoire.
La réconciliation
Le bout du tunnel ! Oui le bout du tunnel, parce que le voyage aura été long et très éprouvant. Parce que les Togolais auront trouvé le courage de dire la vérité et rendre justice aux marginalisés de la république. Maintenant, comme une vraie nation et un seul peuple, les Togolais pourront de nouveau ressusciter les rêves des pères de l’indépendance, et faire de nouveaux projets, pour les cinquante ans à venir. En définitive, sans la vérité et la justice, la réconciliation, sera un leurre. Mais en attendant que le Togo décide de solder le passif de son cinquantenaire d’indépendance, d’autres violations des droits de l’Homme sont perpétrées au quotidien. Dans tout système, dès qu’une pratique devient récurrente, elle tend à se muer en une règle, aussi répréhensible soit –elle. Les consciences finissent par la banaliser et elle s’introduit dans les habitudes. Les répressions ou les interdictions de manifestations publiques ne sont pas de nature à poser les jalons d’une réconciliation durable. L’Etat de droit est une attitude qui se nourrit des décisions politiques qui se prennent au quotidien. Devons-nous attendre encore une autre CVJR dans les cinquante prochaines années pour nous prononcer sur les violations des droits de l’Homme qui se commettent sous nos yeux ?
Prince Komi KALIPE